mercredi 18 décembre 2013

L'OUBLI DES ANGES

UN OPÉRA DANSE HYPNOTIQUE

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SONDER L'INDICIBLE MYSTÈRE DE LA MORT

Avec "L'oubli des Anges", le Théâtre Laboratoire Elizabeth CZERCZUK nous donne à sonder l'indicible mystère de la mort dans une expérience sensorielle unique qu'il faut accueillir.


Un homme perd l'être aimé, celle avec laquelle il ne fait qu'un. Cette perte soudaine, brutale, injuste, inacceptable. L'incompréhension. La colère. Le déni. La douleur qui s'empare de tout son être. Sous le regard de l'Ange il commence son travail de deuil. Son chant s'élève. Une voix, un cri sans fin qui me happe dès les premières notes pour ne plus me lâcher jusqu'au silence qui suivra la dernière note, le dernier mot, le dernier mouvement, le dernier figement.

Ce cri de douleur réveille celle qui gît nue sur la pierre. Est-ce son corps ou son âme qu'il éveille ? Elle s'anime, se découvre qui n'est plus vivante. Mais est-elle déjà complètement partie ? Il lui adresse un requiem d'amour auquel son corps à elle répond par les derniers soubresauts, rappels des moments de passion qu'ils ont partagés. La douleur l'enchaîne lui. Les pas se font lourds. Avancer ! Pourquoi ? Pour qui puisqu'elle n'est plus là et que quelle que soit la direction que prennent ses pas, jamais plus ils ne le guideront vers un endroit où elle l'attend. Commence une longue course qui semble sans fin. "Et moi je continue à respirer". 
Perdus au milieu de la marche funèbre où les vivants sont plus morts que les morts et les morts plus vivants que les vivants, ces deux corps qui ne faisaient qu'un se cherchent, s’agrippent, se lâchent. Comme une lutte invisible entre deux corps qui ne faisaient qu'un et qui tentent de rejoindre ce qui est devenu inaccessible.

La musique se fait mystique, prend des airs d'opéra mais aussi de rythmes tribaux et sataniques. J'ai eu l'impression d'être en apnée pendant tout le spectacle, ne reprenant mon souffle que quelques secondes après que les lumières ne se soient rallumées.

HYMNE A L'AMOUR

Comme dans "Et jamais nous ne serons séparés", j'ai ressenti le refus de dire "au revoir", la même peur que l'oubli s'installe avec le temps et que le souvenir ne soit plus, qu'un matin tout ce qui a été n'ait complètement disparu, comme si cet autre n'avait jamais existé "On ne meurt un jour que de se souvenir". Mais ce refus n'est pas que celui des vivants, mais aussi celui de celle qui part. Son âme qui refuse de quitter son corps, qui refuse de le quitter lui, jusqu'à la libération finale. Une scène finale en forme de fuite, de tourbillon inéluctable qui nous emporte les uns après les autres, et dont il semble qu'elle ne va jamais s'arrêter, avant de stopper brutalement. La boucle est bouclée. Celle qui gisait sur la pierre sous son linceul, celle qui luttait comme pour retenir cette dernière particule de vie, la moindre ébauche d'un souffle perd le combat et cède à l'Ange.

L'oubli des Anges est un spectacle d'une pudeur et d'une grâce infinies par une scénographie et des jeux de lumière qui révèlent et accompagnent une performance impressionnante. Le texte est un soutien à une prestation technique dansée et chantée puissante et captivante.

Le spectacle est un univers d'une sensualité et d'une sensibilité intenses. Je me suis laissé gagner par la souffrance de ces deux êtres qui chacun d'un côté de la ligne qui sépare la vie de la mort éprouvent une déchirure, un renoncement. Mais s'il est ici question de douleur extrême dans un spectacle qui ne laisse pas indifférent et qui bouleverse, on ne sort pas déprimé. Le message final n'est pas un repli dans le désespoir mais un hymne à la vie. Lorsque à la fin elle ôte les chaînes qu'elle a lui a mis aux chevilles au début du spectacle, elle lui signifie l'acceptation de sa propre mort et lui redonne sa vie à lui, lui qui ne veut plus croire qu'il ait encore un avenir. Elle se libère aussi des liens qui la retiennent à la terre comme un dernier cadeau d'amour.
Géraldine LONFAT, danseuse longiligne livre avec pudeur et grâce une interprétation d'une extrême sensibilité et d'une très grande beauté. Elle mène le groupe avec une force et une énergie étonnantes. La voix de ténor de Nicolas Gravier jointe à celle du choeur crée un ensemble homogène, captivant, déroutant, dérangeant.

Mais "L'oubli des anges" ne se raconte pas. Il se ressent. Il nous prend par les sens de la vue et de l’ouïe et nous amène à retrouver au fond de nous-même des émotions plus ou moins conscientes, plus ou moins avouées, plus ou moins enterrées, nous amène à nous interroger sur le lâcher-prise.

Il s'inscrit dans une pentalogie intitulée "Les âges de la vie", réunissant également danse, chant et théâtre. Les quatre spectacles qui lui feront suite feront revivre des moments précis de la vie de ce couple, en remontant dans le temps, rappelant des passages de ce premier opus. Je suis curieuse et impatiente de voir la suite. Ce projet artistique s'étalera sur 5 ans.

En bref : Un OTNI à voir pour sa beauté, la très haute qualité des performances. Un spectacle très esthétique, déroutant et dérangeant pour un public averti. Une oeuvre poétique captivante qu'il faut accueillir. Une réflexion sur le lâcher-prise face au deuil mais aussi face aux pertes du quotidien.


Pour en savoir plus
Auteur : Stéphane ALBELDA, Géraldine Lonfat, André Pignat
Artistes : Géraldine LONFAT, Nicolas GRAVIER, Maris BROCHE, Kwatar KEL, Ophélie COMINA, Thomas LAUBAUCHER, Paul PATIN
Mise en scène : André PIGNAT, Géraldine LONGAT  (Interview en cliquant ICI)

Distribution Hébertot 2017
Géraldine Lonfat, David Faggionato, Thomas Laubacher, Sylvia Roux, Daphné Réa Pellissier

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Studio Hébertot
78 Boulevard des Batignolles 75017 Paris
Du 9 au 20 mai 2017
du mardi au samedi 21h - dimanche 15h



Vu octobre 2013 - Théâtre Laboratoire Elizabeth Czerczuk
Dernière mise à jour 01/05/2017

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