samedi 11 février 2017

RESISTER C'EST EXISTER

VIBRANT HOMMAGE A LA RÉSISTANCE
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Après 600 représentations en France François Bourcier installe son RESISTER C'EST EXISTER au Studio Hébertot. Un vibrant hommage à la résistance et une performance émouvante.

LA RÉSISTANCE AU QUOTIDIEN

C'est à l'origine une idée de François Bourcier. Seul en scène pendant près d'une heure et quart, il interprète une quarantaine de personnages (ou plus) qui par leurs actes ont résisté à l'occupation allemande.

Une résistance populaire, d'hommes et de femmes qui ont eu le courage de risquer leur vie par des gestes parfois grands souvent petits pour dire non à l'occupant et oui à la liberté. S'appuyant sur des témoignages authentiques le récit est une succession de petites scènes plus ou moins longues, s'enchaînant avec logique. Parfois quelques mots suffisent à décrire une action

Tous prouvent qu'il n'y a pas de petit geste pour combattre pour la liberté. Aucun ne cherchait à inscrire son nom dans l'Histoire, mais seulement à agir à la hauteur de ses moyens. Et c'est aussi cette accumulation d'actes courageux comme le simple fait de crier "Vive la France" le 11 Novembre qui ont participé à faire basculer l'Histoire. Et si Péguy, Druon, Kessel et le Général sont cités ce sont bien les inconnus qui sont mis en valeur.


PERFORMANCE THÉÂTRALE

Isabelle Starkier présente une très belle scénographie. Sur scène une douzaine de costumes pendent du plafond accrochés par des chaines. Posés sur des cintres ces costumes sont les figures en relief de ces résistants de tous les jours. François Bourcier les enfile les uns après les autres, se transformant en ces Justes, ces Résistants du quotidien : paysan à l'accent rocailleux, une ménagère bien parisien, un étudiant bravache, un ouvrier en bleu, un policier protecteur d'un enfant juif, etc. Une gestuelle, une posture, un accent, une mimique : le comédien se transforme en quelques secondes, faisant vivre avec authenticité ces anonymes.

L'ensemble est rythmé. On part d'un d'univers réaliste pour évoluer vers un mode plus onirique et poétique, se terminant par un clown un  peu lunaire et attendrissant. Il aborde sous un angle original une partie de notre histoire récente et nous la raconte comme si nous l'entendions pour la première, captivant l'auditoire dès la première seconde avec des images fortes comme la silhouette de Jean Moulin.

Le spectacle se termine sur les mots d'Aimé Césaire : 

"Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont pas de bouche. Ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir".

En bref : Une leçon d'histoire racontée brillamment par un comédien bouleversant. Une ouverture des esprits pour rappeler qu'aujourd'hui comme hier il n'est pas de petits gestes pour résister. Un hommage à des femmes et des hommes anonymes et exemplaires


Résister c'est exister, de Alain Guyard, mise en scène et scénographie Isabelle Starkier, avec François Bourcier

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Studio Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles 75017 Paris
Du 10 janvier au 19 mars 2017
du mardi au samedi à 19h - Dimanche 17h


Crédit Photos @Caroline Coste

jeudi 9 février 2017

VANISHING POINT

MARC LAINE RENOUVELLE LE ROAD-TRIP THEATRAL
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Avec Vanishing Point Marc Lainé nous emmène en voyage dans le grand nord  canadien. Bercé par la musique du groupe Moriarty et la voix chaude de Marie Sophie Ferdane, un road-trip théâtral folk, poétique et envoûtant, à la rencontre de soi-même.


BALADE DANS LE GRAND NORD CANADIEN

Une voiture, des écrans, des caméras, quatre musiciens en fond de scène. Une femme prend le micro et s'adresse au public dans une langue étrange avant d'être interrompue par un appel téléphonique. C'est Suzanne qui la harcèle au téléphone. Suzanne qui monte dans sa voiture dans un garage, quelque part à Montréal, avant de s'effondrer sur le volant sous les effets des fumées d'échappement.

Commence alors le double voyage de Suzanne. Flashback. Sur la route vers Winnipeg elle prend en stop un jeune homme qui a l'air encore plus perdu qu'elle. Il traque un amour perdu. Ce voyage sur les traces d'un amour fou qui s'enfuit dès qu'on s'en approche, dans un univers blanc et froid ou l'horizon est rompu par le vert des sapins, Suzanne et Tom vont découvrir leur vérité et rencontrer leur destin. "Peut-on être dans deux endroits différents en même temps" ?


FOLK ET POÉSIE

La mise en scène de Marc Lainé alterne récit et chanson. Le voyage de Suzanne (Sylvie Léonard) et Tom (Pierre-Yves Cardinal) est ponctué par les chansons et interventions de Jo (Marie-Sophie Ferdane), comme un écho ou une ponctuation dans l'épopée de ces naufragés de la route, naufragés de la vie. Si le voyage de Suzanne et Tom nous semble bien réel, Jo apparaît comme un songe, un fantôme, une apparition tantôt rassurante tantôt inquiétante. Plane en elle l'esprit chamanique des tribus amérindiennes du nord canadien à la rencontre desquelles Marc Lainé est allé. 

Sylvie Léonard et Pierre-Yves Cardinal nous touchent par la sensibilité de leur jeu et la qualité de direction d'acteur. Elle se fait optimiste, encourageante, compatissante face à lui qui n'est que désespoir, inquiétude et violence. La vidéo, élément désormais indissociable du théâtre contemporain, permet, grâce aux captations projetées en direct, de nous faire littéralement voyager aux côtés des personnages, dans cette vieille voiture. Sans être omniprésente la caméra nous fait voir au plus près les émotions des comédiens et fixe le décor. Le théâtre n'est plus un lieu figé.

Marie-Sophie Ferdane est extraordinaire dans le rôle de Jo. Marc Lainé a souhaité intégrer le groupe Moriarty pour son univers musical, sans sa chanteuse Rosemary. Sans remplacer cette dernière Marie-Sophie Ferdane montre qu'elle a plus d'une corde à son arc. Sa voix grave et chaude se marie avec bonheur aux mélodies suaves de Moriarty. L'univers folk de ces derniers accompagne la totalité du spectacle et concours à créer cette atmosphère entre rêve et réalité. Il s'agit de la deuxième collaboration entre le metteur en scène et le groupe. L'écriture de la BO s'est faite au fur et à mesure des répétitions, par les quatre musiciens présents sur scène pour jouer en live (Stephan Zimmerlin Thomas Puéchavy, Vincent Talpaert et Charles Carmignac).

On pense aux road-trips de la culture américaine comme l'emblématique "Sur la route" de Kerouac. Mais Marc Lainé réussit le pari de mettre en scène pour le théâtre un format jusqu'à présent surtout littéraire ou cinématographique, sans perdre en intensité dramaturgique. Il réussit également à nous plonger dans un espace-temps particulier, empreint d'une magie chamanique.

En bref : Mac Lainé nous emporte dans un beau voyage qui mêle trois destins connectés par le hasard. La musique du groupe Moriarty sublime ce road-théâtre empreint d'une poésie mélancolique et tragique. Entre rêve réalité une balade dans le grand nord canadien qui nous mène sur la route de la quête de soi.

VANISHING POINT, de Marc Lainé, Avec Pierre-Yves Cardinal, Marie-Sophie Ferdane, Sylvie Léonard, et les musiciens de Moriarty, vidéo Benoit Simon et Baptiste Klein.

L'eau vive par Marie-Sophie Ferdane et le groupe Moriarty sur youtube en cliquant ICI

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
C'était Théâtre de Saint Quentin en Yvelines
31 janvier 2017


Crédit photo @
Vidéo Théâtre National de Chaillot

dimanche 29 janvier 2017

DES ROSES ET DU JASMIN

LE SOUFFLE ÉPIQUE D'ADEL HAKIM
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Après la reprise d'ANTIGONE c'est une nouvelle création d'Adel Hakim qui met à l'honneur le Théâtre de Palestine au Théâtre des Quartier d'Ivry. Trois générations de femmes malmenées par l'Histoire, 40 ans d'amour et de haine entre Israël et Palestine. Le souffle de la tragédie porté par une troupe qui excelle dans son art.


HISTOIRE FAMILIALE ET COLLECTIVE

1944. Miriam est une jeune femme juive pleine de vie. Elle a fui l'Allemagne pour Jérusalem. Dans un bal elle rencontre John, officier britannique. L'amour de sa vie lui donnera une fille, Léa, et mourra dans l'attentat contre l’hôtel King David le 22 juillet 1946, étape importante de la construction d'Israël. Miriam se pardonnera-t-elle d'avoir donné à l'Irgoun, qu'elle a rejoint sous l'impulsion de son frère, les informations qui ont permis le succès de cette opération ?


20 ans plus tard Léa, qui refuse de devenir soldat, rencontre Moshen. Il est palestinien. C'est le coup de foudre. Leur fille Yasmine naît au moment de la guerre des 6 jours. Léa est séquestrée à Tel-Aviv par son oncle Aaron, qui la contraint à abandonner son mari et sa fille. Moshen rejoint l'organisation clandestine OLP. 20 ans plus tard Yasmine est une activiste convaincue lors de la première Intifada. Arrêtée par l'armée israélienne elle est interrogée par Rose, soldate impitoyable. Lorsque Moshen retrouve sa femme et sa fille il découvre l'existence de sa deuxième fille, Rose. Mais il est trop tard. Yasmine meurt sous la torture et Rose se suicide.


OEUVRE MAGISTRALE

Avec cette fresque historique en trois tableaux Adel Hakim restitue avec simplicité et limpidité une partie de l'histoire du Moyen-Orient, prenant à témoin les femmes sur trois générations. Son récit est clair. C'était un pari osé que de tenter de raconter le conflit israélo-palestinien, sans tomber dans la caricature ni le manichéisme.

Chaque tableau est introduit par un duo de clowns, transposition du chœur antique. clowns masculins en noir et blanc dans la première partie, duo féminin tout de rouge vêtu dans la seconde, duo des grands-parents dans la dernière. Il offre un contraste permettant de délivrer les parties les plus dures du récit.

C'est une tragédie contemporaine. Bien sûr on pense à Romeo et Juliette, mais, comme le dit l'un des personnages dans l'oeuvre de Shakespeare "les enfants dépassent les préjugés de leurs familles". Les destins individuels sont indissociables du destin collectif. Chacune des héroïnes devra choisir entre l'amour et la patrie. L'imbrication des personnages démontre toute la complexité de la situation politique, des rapports homme-femme. Une oeuvre riche de différents niveaux de lecture.

TROUPE MAJESTUEUSE

Pourtant il n'allait pas de soin de faire interpréter par des acteurs palestiniens une histoire qui commence avec une famille juive partiellement décimée dans les camps de concentration. Adel Hakim a commencé l'écriture en 2014. Le texte, travaillé entre la France et Jérusalem, a été resserré pour donner cette version magnifique présentée pour la première fois en Palestine en juin 2016.

La troupe du Théâtre de Palestine présente un travail d'une très grande qualité. Shaden Saleem, qui était Antigone dans la précédente création, est une Miriam qui traverse les épreuves du temps et de la vie pour sombrer dans la folie, hantée par le fantôme de son mari, témoin impuissant des drames éprouvés par sa famille. Hussam Abu Eisheh passe d'un Créon impitoyable à un Aaron tout aussi intransigeant. Tous sont remarquables, passant d'un personnage à un autre selon les époques : Alaa Abu Gharbieh (Alphan Dov), Kamel El Bashan (Saleh) Yasmin Hamaar (Gamma, Léa) , Faten Khoury (Epsilon, Rose), Sami Metwasi (John), Lama Namneh (Lamba, Yasmine) et Daoud Toutah (Béta, Mohsen). Ils évoluent dans un décor simple fait de panneaux translucides mobiles et d'un écran en fond de scène, avec pour seuls accessoires deux tables et quelques chaises. Mention particulière pour la mise en musique.

En bref : cette seconde création avec le Théâtre de Palestine permet à Adel Hakim de nous offrir une fresque historique émouvante. Le souffle épique des grands traverse cette tragédie contemporaine. Une troupe dotée d'un immense talent pour une oeuvre magistrale qui traite avec simplicité et sans manichéisme d'une situation complexe au travers du destin de trois générations de femmes. A ne manquer sous aucun prétexte.

Des Roses et du Jasmin, de Adel Hakim, mis en scème par Adel Hakim, avec Hussam Abu Eisheh, Alaa Abu Gharbiehn JKamel El Basha, Yasmikne Hammar, Faten Khoury, Sami Metwasin Lama Namneh, Shaden Salim, Douad Toutah, Scénographie et lumières Yves Collet, Dramaturgie Mohmed Kacimi, Vidéo Matthieu Mullot, Costumes Dominique Rocher, Chorégraphie Sahar Damouni, Collaboration artistique Nabil Boutros

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Quartiers d'Ivry / Manufacture des Oeillets
1 Place Pierre Gosnat94200 Ivry sur Seine
du 20 janvier au 5 février 2017

Comédie de Genève
25 février 2017

Théâtre National de Strasbourg
du 28 février au 8 mars 2017

Crédit photo @Nabil Boutros / Vidéo Théâtre de Palestine

jeudi 26 janvier 2017

PIEGE MORTEL

SUCCOMBEZ A LA TENTATION DE CE PIÈGE MORTEL
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Quand un auteur de pièce policière en panne d'inspiration reçoit un texte prometteur on peut s'attendre au pire de sa part. Et c'est le meilleur qui ouvre la deuxième partie de saison au Théâtre La Bruyère où le duo Sibleyras / Metayer semble bien parti pour un nouveau succès avec ce polar aux rebondissements multiples mené avec talent par Nicolas BRIANCON.

SUSPENS

Sidney Brown a écrit il y a 18 ans une pièce qui fut un grand succès pendant plusieurs années. Marié depuis 11 ans il a de plus en plus de mal à retrouver l'inspiration. Arrive sur son bureau un texte extrêmement bien écrit envoyé par un jeune auteur qu'il a eu comme élève lors d'un séminaire. Pour le convaincre de collaborer avec lui Sidney l'invite pour discuter des moyens d'améliorer le texte. Sous le regard incrédule de sa femme qui se demande s'il est sérieux il imagine de se débarrasser du jeune homme pour s'approprier son texte.

Impossible d'en dire plus sans prendre le risque de vous priver du plaisir de découvrir par vous-même tous les méandres de ce PIEGE MORTEL. Je me contenterai de vous dire que l'écriture d'Ira LEVIN, adaptée par Gérald SIBLEYRAS fait mouche à tous les coups. Guidé par la mise en scène énergique d'Eric METAYER (Molière de la pièce comique en 2010 pour Les 39 marches), rebondissement et retournements se succèdent, laissant le spectateur scotché. Le scénario n'a rien à envier à celui du LIMIER, chef-d'oeuvre de Mankiewicz.

C'est dans le beau décor d'Olivier HEBERT que se déroule ce polar en huis clos. Un manoir ancien isolé, un mur de pierre déployant une collection d'armes, le bureau de l'écrivain, une baie vitrée qui donne sur le jardin, des volets qui claque les soirs d'orage, le feu qui crépite dans la cheminée, une voisine aux capacités surprenantes, un mur décoré d'affiches de pièces à succès (avec un petit clin d’œil aux 39 marches) : tout est en place pour nous faire vitre une soirée pleine de surprise.

LA TOUCHE METAYER

On retrouve la touche d'Eric METAYER dans la mise en scène. Des accessoires qui jouent des tours, des jeux de lumière précis, des comédiens affûtés qui nous mènent par le bout du nez sur des chemins que nous n'avions pas imaginés. Les positions des uns et des autres sont constamment chamboulés et si on pressent qu'il va se passer quelque chose de surprenant nous sommes constamment surpris par la tournure des événements.

Nicolas BRIANCON prend plaisir à être Sidney. Farceur, cynique, manipulateur, fourbe, inquiet, amoureux, jaloux : il excelle à brouiller les pistes pour mieux nous perdre. Virginie LEMOINE, anxieuse à souhait, a du mal à suivre les méandres de la réflexion de son mari. Dans le rôle du jeune Clifford Anderson, Cyril GARNIER (du duo Garnier et Sentoux), est intriguant, séduisant, intelligent. Si Marie VINCENT est parfois un peu caricaturale mais compose un personnage truculent. Damien GADJA clôture avec justesse la distribution.

PIEGE MORTEL, Deathtrap dans la version originale en anglais, a été adapté au cinéma par Sidney LUMET. Le duo Gérald SYBLEIRAS / Eric METAYER qui n'en est pas à son premier succès, transforme l'essai et nous a concocté un petit bonbon qui se savoure lentement et avec délice, qui laisse éclater à chaque bouchée une saveur différente et surprenante.


PIEGE MORTEL de Ira Levin, adatation Gérald Sibleyras, mise en scène Eric Metayer, avec Nicolas Briançon, Cyril Garnier, Virginie Lemoine, Marie Vincent et Damien Gajda

En bref  : Gérald Sibleyras adapte avec brio la pièce à succès d'Ira Levin. Un polar rondement ficelé mis en scène avec énergie et humour par Eric Metayer. Conduits par Nicolas Briançon en grande forme les cinq comédiens se plongent avec gourmandise dans une intrigue à rebondissements. Pas de temps mort pour le public qui frémit de plaisir.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Rue La Bruyère 75009 Paris
A partir du 24 janvier 2017
Du mardi au samedi à 21h - Matinée samedi 15h30

mardi 24 janvier 2017

MON TRAITRE

ETRE OU NE PAS ETRE UN 
HÉROS
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Emmanuel MEIRIEU adapte et met en scène deux textes de Sorj CHALANDON qui  nous plongent dans l'Irlande du Nord de l'IRA, entre héroïsme et trahison. Un récit autobiographique porté avec force par trois comédiens, et dont on ne sort pas indemne.


TROIS MONOLOGUES

C'est dans la pénombre que l'on rentre dans la salle Jean Tardieu du Théâtre du Rond-Point. Sur la scène une forme gît sous une toile grossière. Entre ombre et lumière. La pluie tombe sur ce jour de 2014. On enterre Tyrone MEHAN. Ils ne sont que trois pour porter en terre celui qui fut un héros de l'IRA avant de se révéler un traître. Il sera abattu le lendemain de son aveu.

Antoine, le luthier parisien, est venu exprès. Il prend la parole pour s'adresser à celui qui fut comme un père, celui qui l'a initié à la lutte contre l'occupant. La voix emplie de colère il veut comprendre, se rappelle leur rencontre dans les toilettes d'un bar, leur voyage sur les terres d'enfance de Tyrone, cette casquette qui les lie plus solidement que le sang. Il revient sur les espoirs qu'il portait et la désillusion, le choc, l’incompréhension lorsque Tyrone a avoué être un traître à la cause depuis 20 ans. "Je voulais qu'il affronte ces yeux-là". Antoine s'interroge : Tyrone était-il un ami sincère ou s'est-il joué de lui comme des autres ?

Jack, le fils de Tyrone prend le relais. Lui qui au nom de la cause a subi l'humiliation dans les prisons britanniques, subissant des traitements inhumains par le refus d'être traité comme un prisonnier de droit commun, lui qui a souffert pour défendre cette terre. Plus que tout autre il se sent trahi par ce père qu'il admirait. Il chante sa honte de porter par ricochet la trahison de son père qui fut son héros, lui demande de se relever.

C'est enfin le fantôme de Tyrone qui s'adresse à nous. Une voix aussi blanche que son écorce charnelle revenue d'entre les morts pour livrer sa vérité. Son histoire. La misère économique et affective dans laquelle il a grandi. Un père alcoolique. Une mère qui fait ce qu'elle peut. Etre catholique c'est être au chômage, subir les brimades et les attaques des protestants. Il raconte la peur, la faim, les maisons brûlées, la fuite, les frères qui tombent sous les coups de l'ennemi, l'entrée dans la lutte, les combats. Et cette nuit d'août 1979. La bousculade, les coups de feu, son ami qui tombe, lui qui devient un héros de l'IRA, l'arrestation, les deux années dans les prisons anglaises, les brimades, un secret trop lourd à porter. Ce secret qui le transformera en traite. La libération. L'aveu. L'attente de ses assassins.


ETRE OU NE PAS ETRE

Emmanuel MERIEU réunit dans cette adaptation deux romans de Sorj CHALANDON : "Mon traître" et "Retour à Killybegs". L'auteur, qui fut journaliste pour Libération et spécialiste du conflit en Irlande du Nord, livre un récit en partie autobiographique sur son amitié avec Denis DONALDSON, leader de l'IRA, symbole de l'insurrection dans un Belfast en guerre civile, mais aussi traître absolu, assassiné au lendemain de ses aveux. Le premier livre raconte cette amitié. Le second laisse le traître prendre la parole. Emmanuel MERIEU a choisi une mise en scène ultra épurée pour trois comédiens.

Trois monologues. Trois prestations statiques. Trois voix prenantes qui nous saisissent par la force du texte et de l'interprétation. Trois discours poignants qui nous saisissent d'émotion. Chacun exprime avec ses mots, sa sensibilité la douleur endurée par la trahison. Laurent CARON est Antoine, l'ami blessé, perdu qui s'interroge sur la sincérité de celui à qui il avait donné toute son affection. Brûlant de colère et d'incompréhension il nous saisit par son émotion, sa rage, "Tu es mort il y a des années, quand tu t'es vendu aux Anglais". Désemparé il donne sens aux interrogations de l'ami français. 

Le chanteur guitariste autodidacte Stéphane BALMINO réalise une très belle interprétation pour sa première fois en tant que comédien. Il transmet toute l'émotion, la colère, la déception du fils trahi, abandonné par ce père jusqu’alors auréolé de l'image du héros. Son interprétation de "Wake up dead man" donne un autre sens encore plus profond au texte de U2.

Jean-Marc AVOCAT, figure fantomatique du traître, captive par la sincérité, la souffrance du questionnement de Tyrone, son errance sur terre précédant celle d'après la mort. Pas de cercueil pour le traître. Pas de paix pour lui non plus. Car rien n'est jamais simple, ni pour le traître, ni pour ceux qu'il a trahis, rendant impossible le deuil

Un seul regret sur la scénographie : les projections sur la toile installée sur le devant de la scène ne sont absolument pas visibles par les tous premiers rangs, gâchant une partie du plaisir.

En bref : une adaptation saisissante des romans de Sorj CHALANDON. Une mise en scène épurée qui laisse entendre un texte fort. L'interprétation des trois comédiens laisse le public sans voix pendant de longues secondes après le dernier mot. Un spectacle puissant dont on sort marqué.

Mon Traître d'après les romans de Sorj Chalandon, mis en scène par Emmanuel Meirieu, avec Jean-Marc Avocat, Stéphane Balmino et Laurent Caron.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
2 bis Avenue Franklin Roosevelt 75008 Paris
Du 4 au 29 janvier 2017
Du mardi au samedi 21h - Dimanche 15h30

Crédit photo @ Mario del Curto / Vidéo Teaser Théâtre de la Croix Rousse

lundi 16 janvier 2017

LA PEUR

UN SUSPENS A LA HITCHCOCK
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Dans toute son oeuvre Stefan ZWEIG décrit avec merveille les tourments intérieurs de ses personnages. Avec LA PEUR il nous plonge dans la psychologie d'une femme tourmentée par sa trahison envers son mari et la peur d'être découverte. Un succès public mérité pour cette prolongation au Théâtre Michel.

L'USURE DU COUPLE


Irène et Fritz sont mariés depuis 10 ans. Deux enfants, un bel appartement, une bonne : la réussite pour cette famille de la classe moyenne. Lui est très pris par son cabinet d'avocats qu'il a ouvert depuis un an. Elle s'occupe entre cours de piano et stylisme, mais ne tarde pas à s'ennuyer. Fritz n'a plus assez de temps à lui consacrer, ne la regarde plus, considère que les activités d'Irène ne sont que divertissement et futilité alors que lui s'occupe de dossiers sérieux. Alors elle succombe au charme de son professeur de piano qui lui sait se montrer attentionné.


Jusqu'au jour où la fiancée du musicien fait éruption dans la vie d'Irène. Elle demande à l'épouse infidèle d'en finir avec cette aventure et enchaîne rapidement sur du chantage. Irène met la main dans l'engrenage et ment chaque jour un peu plus à Fritz, effrayée par le risque qu'il n'apprenne un jour qu'elle l'a trahit.

UN SUSPENS A LA HITCHCOCK

Stefan ZWEIG était maître dans l'art de décrire les tourments de l'âme de ses personnages. Dans LA PEUR ce sont les angoisses d'une femme infidèle qui sont montrées. Comme dans un thriller nous assistons à sa descente dans un enfer personnel. Poursuivie par une femme elle s'enferme dans un cercle pervers dont elle ne sait plus sortir. Malgré sa volonté de mettre fin au chantage elle est incapable d'avouer la vérité à son mari.

Le personnage de la fiancée s'infiltre dans sa vie, dans sa conscience. Elle est troublante. Existe-t-elle vraiment ou n'est-elle qu'une hallucination, reflet de la culpabilité d'Irène. Cette dernière sombre dans la paranoïa confrontée à la double peur d'avouer la vérité à son mari ou que la vérité ne lui soit dévoilée par le maître-chanteur.

Ce soir-là c'est Elodie MENANT qui tenait le rôle d'Irène(qu'elle joue en alternance avec Hélène DEGY). La metteur en scène a su parfaitement transmettre tant dans sa scénographie que dans son interprétation l'enfermement psychique dans lequel s'inscrit Irène. La tension s'installe et comme dans un film d'Hitchcock le suspens monte jusqu'au coup de théâtre final.


Aliocha ITOVICH est un Fritz mature, attentif et préoccupé par l'état de sa femme. D'abord distant car préoccupé par la défense de ses clients et l'évolution de son cabinet, il reste à l'écoute de son épouse, fait des efforts pour se rapprocher d'elle, semble désarmé quand elle devient distante, puis est troublé par son attitude étrange.


Ophélie MARSAUD complète le trio. Elle joue à merveille l'intrigante et angoissante fiancée, manipulatrice et inquiétante figure traumatisant Irène.

En bref : Une très belle adaptation de la nouvelle de Stefan ZWEIG. Elodie MENANT monte et interprète avec brio un drame psychologique dans un huis clos intense. Le suspens est mené comme dans un film d'Hitchcock. Un très beau moment de théâtre

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Reprise  
38 Rue des Mathurins 75008 Paris

Prolongations jusqu'au 26 mars 2017
Jeudi, vendredi, dimanche à 19h - Samedi à 19h15


Vu le 13 janvier 2017 - Théâtre Michel Paris
Crédit photo @Olivier Brajon

ANTIGONE (Sophocle)

INTEMPORELLE

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Pour la réouverture de la Manufacture des Œillets le théâtre des Quartiers d'Ivry présente deux mises en scène d Adel HAKIM avec le Théâtre de Palestine Deux spectacles pour débuter la saison dans cette belle nouvelle salle : ANTIGONE de Sophocle et DES ROSES ET DU JASMIN. Porté par les comédiens du Théâtre de Palestine, c'est une ANTIGONE politique et universelle qui ouvre magnifiquement la saison.

LA TRAGÉDIE THÉBAINE

ANTIGONE est l'une des 7 pièces de Sophocle qui nous soient parvenues. Avec Oedipe Roi et Oedipe à la colonne elle forme le cycle thébain. Antigone et sa sœur Ismène pleurent leurs deux frères Etéocle et Polynice qui se sont entre-tués dans la succession sur le trône laissé vacant par leur père Oedipe. Créon, leur oncle et nouveau roi de Thèbes, organise des funérailles pour le patriote et loyal Etéocle (qui refusa cependant d'honorer le pacte conclu avec son frère et donc de lui transmettre le pouvoir au bout d'un an) mais expose aux chiens le cadavre du traître Polynice (qui s'est révolté contre son frère et  levé les armes contre Thèbes). Antigone refuse cette décision et inhume son frère au nom des Dieux. Créon la condamne à mort. Mais lorsqu'il réalise son erreur et le malheur dans lequel il a entraîné sa famille il est trop tard. Son fils, fiancé d'Antigone, est mort. Antigone et la Reine se sont suicidées.


UNE ANTIGONE TRÈS POLITIQUE


Le plateau carré qui occupe le centre de la scène est vide. En fond de scène un mur troué d'ouvertures carrées ouvertes ou obstruées selon les besoins de la scénographie. Une grande porte centrale symbolise le pouvoir. Deux portes amovibles et discrètes sur chaque côté sont des ouvertures moins protocolaires. Ce mur n'est pas sans rappeler le mur qui s'élève auourd'hui entre l'Etat d'Israël et la Palestine, mais aussi tous les murs qui de part le monde sépare les peuples tout autant que les murs qui s'érigent dans les esprits pour monter les cultures les unes contres les autres.


Le spectacle s'ouvre sur les corps des deux frères amenés par les hommes de Créon. Le roi fait son entrée centrale serrant dans ses bras ses deux nièces éplorées. Chacune va se recueillir devant l'un des deux corps avant d'entamer une danse, comme une transe. Le temps semble suspendu. Laquelle sera Antigone ?

Par sa simplicité, son décor, ses costumes, la mise en scène d'Adel HAKIM renforce le sentiment d'intemporalité de la pièce de Sophocle. Antigone, symbole de la liberté individuelle, illustre le conflit entre la conscience individuelle et la raison d'Etat. le pouvoir des hommes et celui des Dieux.

Joué à la perfection par les comédiens du Théâtre de Palestine le texte a des accents d'une étonnante modernité. Antigone certes s'oppose au pouvoir au nom du devoir, mais elle se place en défenseur des traditions, dans le respect de la famille, elle qui est le fruit d'une généalogie à la destinée tragique. Succédant à cette filiation du refus du destin elle choisit la liberté par l'exemplarité même si cela signifie la mort. Très bravache, violente, en colère mais sûre d'elle, de ses choix, elle se dresse contre celui qui incarne l'autorité. Elle ne se fuit pas la vie, ne se suicide pas. Elle fait oeuvre de civisme et de loyauté à Thèbes. En mourant pour son peuple dans sa contestation de la décision de Créon, elle veut montrer à Thèbes la voie de la justice, et de l'amour. Ne crie-t-elle pas "Je suis faite pour l'amour pas pour la haine" ?

L'histoire d'Antigone nous parle de la relation entre l'être humain et la terre, cette terre natale pour laquelle on peut mourir, comme l'indique le metteur en scène dans sa note d'intention. En inhumant son frère selon la tradition, Antigone incarne la résistance exemplaire.

Et cependant nombreux sont les sujets de société abordés par Sophocle. Sujets qui pour certains n'ont rien perdu de leur actualité. La confrontation entre Antigone et Créon c'est la somme des oppositions : vieux / jeune - homme / femme - loi des hommes / loi des Dieux - parents / enfants. C'est le duel entre l'oppresseur et l'opprimé, l'opposition de deux visions de la société qui se cognent et sombrent dans une lutte fratricide.


Elu meilleur spectacle étranger en 2012 cette adaptation et mise en scène met en lumière la lutte entre deux sociétés, deux visions de la justice.


La musique du Trio Joubran qui entoure le spectacle nous transporte avec magie et nous capture intégralement quand résonne la voix de Mahmoud DARWICH, grand poète palestinien, déclamant un de ses poèmes, hymne à l'amour et à la vie

Antigone de Sophocle
Mis en scène par Adel Hakim
Avec Hussasn Abu Eisheh, Alea Abu Garbieh, Kamel Al Basha, Yasmin Hamaar, Mahmoud Awad, Shaden Salim, Daoud Toutah
Spectacle en arabe surtitré en français

En bref : Une version très politique, portée par une troupe remarquable. Une tragédie grecque d'une étonnante modernité. Une  vision d'amour et d'espoir. Une Antigone intemporelle.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre des Quartiers d'Ivry
1 Place Pierre Gosnat 92 Ivry sur Seine
Du 5 au 15 janvier 2017