jeudi 21 septembre 2017

L'INVERSION DE LA COURBE

GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN CADRE D'AUJOURD'HUI
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Productivité, croissance, compétition, objectifs, dépassement : et si un jour la courbe s'inversait ? Avec justesse, réalisme et humour Samuel Valensi livre une comédie satirique du quotidien du salarié, servie avec brio par les talentueux comédiens de La poursuite du bleu.

PLUS VITE, PLUS HAUT, PLUS FORT

Paul-Eloi est au sommet. Sa carrière connaît une croissance exponentielle. Il n'atteint pas ses objectifs, il les pilonne, les dépasse, les explose. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort. Peu importe qu'il n'ait qu'une vie sociale restreinte à ses deux amis qu'il voit immanquablement tous les mercredis soirs, ou que ses seuls contacts avec le monde hors travail soient les visites à son père malade, les séances à la salle de sport ou la course à pied pour rester en forme. Depuis toujours il fait tout pour être le premier. Premier au travail, avec ses amis, avec sa famille. Et il réussit. Pas de place pour le moindre grain de sable dans ce quotidien entièrement orienté sur la culture du résultat, du dépassement. Jusqu'à ce qu'arrive un plus rapide, plus grand, plus fort. Jusqu'à ce que la vie déraille. Jusqu'au plongeon et la remontée.

Sur scène un vélo d'appartement. Coaching sportif et managérial se fondent pour construire cette satire politico-sociale. Paul-Eloi est l'archétype du cadre commercial animé par le goût de l'argent, de la victoire, de la reconnaissance. Grandeur et décadence d'un cadre de notre société moderne. Le texte du Samuel Valenti sonne juste dans ses moindres phrases. La mise en scène mêle dialogue entre les personnages et adresse directe au public auquel Paul-Eloi communique ses pensées, à la manière de Franck Underwood dans House of Cards.  Mais avant de chercher à caricaturer ou à accuser l'auteur cherche à apporter un témoignage sur l'omniprésence de la productivité dans notre quotidien et sur la manière dont la société traite ceux qui trébuchent parce que la vie les aura un jour empêchés de faire aujourd'hui plus qu'hier et moins que demain.

LES MOTS DES LAISSER POUR COMPTE

Ces mots, ces situations, ces émotions Samuel Valensi est allé les recueillir de la bouche même de ceux qui ont trébuché. Il est allé à leur rencontre chez les Petits Frères des Pauvres. A force d'écoute, d'échange il a rassemblé un matériau riche qui lui permet de rendre compte d'un état de fait. Un éclairage juste et poignant sur des mécanismes qui font que personne n'est à l'abri de la précarité, de la pauvreté, de la chute, sur ce pan de la société que l'on ne voudrait pas voir.

La scénographie légère permet de se concentrer sur le texte. Le rythme est soutenu, laissant quelques plages de respiration (les réunions avec les amis, les visites au père). La création lumière est particulièrement intéressante : le blanc froid du monde du travail, le bleu métallique de la salle de sport, les lumières floues et à peine colorées de la ville. L'auteur a particulièrement soigné le langage, ces termes "modernes", anglicisés, pseudo-techniques mis en contraste avec la verve de Victor Hugo cité par le père, parallèle entre Les Misérables et les travailleurs des sociétés de services du début du XXIè siècle. La confrontation entre le père et le fils constitue à ce titre une émouvante description des relations entre les deux générations, avec Michel Derville majestueux de dignité face à Paul-Eloi Forget le fils qui cache sa fragilité sous l'armure du commercial implacable.

En bref : une satire politico-sociale qui témoigne, confronte, questionne le spectateur. Un texte solide et des comédiens talentueux bien dans le rythme. Un spectacle à découvrir sans tarder.

L'inversion de la courbe, de Samuel Valensi, mis en scène par l'auteur et Brice Borg, avec Michel Derville, Paul-Eloi Forget, Alexandre Molitor, Maxime Vervonck, lumières Anne Coudret et Angélique Bourcet, Motion design Alexandre David, Musique Léo Elso et Samuel Valensi, Scénographie Julie Mahieu

Toutes les informations sur la compagnie La Poursuite du Bleu sur leur site internet en cliquant ICI

Interview de l'auteur et son expérience avec Les Petits Frères des Pauvres en cliquant ICI


C'EST OU ? C'EST QUAND ?
94 Rue du Faubourg du Temple 75011 Paris
Du 10 septembre au 3 octobre 2017
Lundi et mardi 21h15 - Dimanche 20h30


lundi 18 septembre 2017

LA LEÇON DE DANSE

UNE LEÇON D'ESPOIR
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DEUX HANDICAPES DU LIEN SOCIAL

Senga ne vit que pour la danse. Enfin jusqu'à ce qu'une mauvaise rencontre avec un taxi ne la cloue chez elle avec une atèle. Adémar est un scientifique. Ils sont voisins pourtant vivent dans des mondes différents. Alors qu'il doit assister à une cérémonie où il recevra un prix Ademar demande à Senga de lui apprendre à danser. Le problème c'est qu'il souffre du syndrome d'Asperger ce qui lui pose quelques difficultés dans la gestion des relations sociales. Il refuse notamment tout contact physique. Si elle est neuro-typique (autrement dit "normal") Senga n'en a pas moins quelques problèmes relationnels hérités de son enfance. Tout les éloigne. Bien sûr cette leçon de danse va les rapprocher.

LEÇON HUMANITÉ

Après le succès des CHATOUILLES ou la danse de la colère Andréa Bescond et son compagnon et comparse Eric Metayer nous racontent une nouvelle histoire de dépassement de soi, mais sous le mode de la comédie romantique. La leçon de danse, de Mark St Germain est adapté par Gérald Sibleyras, lequel n'est pas à sa première adaptation réussie (Piège mortel, les 39 marches, Des fleurs pour Algernon, Abigail's party). On y retrouve les codes du genre : deux personnalités opposées, du rythme, des rapprochements et des chamailleries. Mais le texte de Mark St Germain met l'accent sur les difficultés du lien social. Loin d'être superficiel le texte est fin, drôle, pose un regard bienveillant sur les problèmes relationnels des autistes Asperger.

Andréa Bescond est une jeune femme qui à la sensibilité des écorchés vifs. Si la vie ne lui a pas montré comment exprimer ses sentiments l'accident qui la prive de l'exercice de sa passion la rend dépressive, agressive pour ne pas dire un peu acariâtre. Sa confrontation à un autre handicapé du lien social va faire fondre ses défenses. Eric Metayer se glisse avec justesse et humour dans le rôle d'Adémar. Son jeu tout en finesse et sensibilité montre toute la difficulté qu'ont les victimes du syndrome d'Asperger, tant dans la gestuelle que dans la parole. L'un comme l'autre devront surmonter leurs peurs, accepter l'autre, se dépasser pour affronter la vie.

La mise en scène est rythmée. Le décor classique et sobre situe l'action dans un univers très contemporain.

En bref : une comédie romantique qui se laisse voir avec autant de plaisir que celui dont font preuve les deux comédiens sur scène. Une leçon de vie et d'espoir non dénuée d'humour. Le public ne boude pas son plaisir.

La leçon de danse de Mark St Germain, adapté par Gérald Sibleyras, mis en scène par et avec Andréa Bescond et Eric Metayer

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
55 Rue de Clichy 75009 Paris
Du 14 septembre au 31 décembre 2017
Du jeudi au samedi 19h / samedi 17h / dimanche 16h
En septembre : du jeudi au samedi à 20h30
réservation au 01 44 53 88 88


Crédit photo @ l'avant-scène théâtre

mercredi 13 septembre 2017

UNE VIE SUR MESURE

LA VIE QUI BAT LA MESURE
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Succès du Off sur plusieurs années UNE VIE SUR MESURE reprend au Tristan Bernard avec un jeune prodige de 19 ans dans le rôle créé par Cédric Chapuis. Ça balance du lourd et c'est à ne pas manquer.


UN REGARD PUR

Adrien Lepage est un gamin pas comme les autres. On pourrait le croire autiste, ou attardé, ou tout simplement idiot. Personne ne semble le comprendre. Il irrite ses parents (surtout son père), sème l'incompréhension chez ses compagnons de classe, plonge ses professeurs désabusés dans la perplexité. Et puis un jour arrive Cécile, la première à entrer dans son monde, à l'écouter, à être la spectatrice de sa passion, la première à construire un pont entre ces deux mondes : celui d'Adrien et celui des autres.

Petit à petit Adrien nous déroule son histoire, des premiers sons qui le fascinent à sa passion fusionnelle avec sa batterie, sa "Tikétoum".  Une histoire contée avec beaucoup d'humour et souvent émouvante. Car depuis l'enfance Adrien à une passion chevillée au corps : les sons, le rythme. Tout est bon pour les reproduire, à commencer par des barils de lessive. Un héritage lui fait découvrir la musique. Sa vie prend tout son sens le jour ou une batterie, une vraie, prend place dans sa chambre. Tout dans sa vie tourne autour de cet instrument qui lui offre une multiplicité de possibilité de s'exprimer, de la tendresse à la colère, de la joie à la tristesse, de l'envie à la frustration. Tout ce qu'il ne peut exprimer avec des mots c'est la batterie qui le sort de ses entrailles.


UN DUO EXCEPTIONNEL

Seul en scène Axel Auriant-Blot (vu notamment dans Fais pas ci - Fais pas ça) se glisse avec brio dans la peau d'Adrien. Il est un gamin d'une extraordinaire candeur. Enfermé dans son univers de sons il jette sur le monde un regard d'une extrême naïveté et emprunt d'une honnêteté et d'une sincérité si rare qu'elles déconcertent . Virtuose de la batterie le jeune comédien se double d'un formidable jeu d'acteur pour livrer une double performance qui scotche le public. On vibre avec lui, entraîné dans les rythmes variés qu'il maîtrise avec brio, chaviré par les émotions traversées par son personnage, jusqu'au final explosif.

En bref : un duo gagnant. Une bouffée de fraîcheur insufflée par un jeune et talentueux comédien doublé d'un excellent musicien. Une écriture drôle, sensible, subtile pour une ode à la différence. Un très beau moment de théâtre à ne pas manquer

Une vie sur mesure, de Cédric Chapuis, mis en scène par Stéphane Battle, avec Axel Auriant-Blot



C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Théâtre Tristan Bernard
64 Rue du Rocheer 75008 Paris
Du mardi au samedi


Vu Septembre 2017 - Théâtre Tristan Bernard

lundi 4 septembre 2017

INDOCILES

INVITATION A LA LIBERTE
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Audrey Dana et Murielle Magellan portent à la scène un spectacle joyeux, décalé. Un récit en partie autobiographique écrit à quatre mains dans lequel Audrey Dana convoque sans amertume son enfance et son adolescence hors du commun. Un premier coup de poing en ce début de saison.

ETRE SOI

Peintre. Elle sera peintre. Dès l'âge de 8 ans elle sait qu'elle sera peintre. Mais d'abord il lui faut passer son bac. Ainsi le veut le pacte passé avec son père adoré. La route sera longue, tortueuse, une course de haies. À chaque obstacle surmonté un nouveau apparaît qu'il faut écraser pour continuer. Le prix à payer pour la liberté d'être.

"Papa, c'est quoi Indocile" ? C'est le qualificatif qui lui est attribué par cette maîtresse, dans cette école où on s’ennuie tant. Pas facile de se construire dans cette fratrie, lorsque Papa voulait à tout prix un garçon, qu'on est la troisième fille non désirée et que Maman n'est qu'un concept tant elle est submergée par sa dépression. Difficile de grandir entourée d'indociles.

Alors elle va se construire seule, avec un peu l'aide de grande sœur lumière, avec un but et une détermination chevillés au corps : passer ce bac pour enfin être peintre, être elle-même. Un parcours plutôt discipliné pour cette indocile née. L'expression d'une soif de liberté, d'expression de soi.


DIALOGUE AVEC LA BATTERIE

Seule sur scène, avec la complicité musicale de Lucie Antunes, Audrey Dana est les 14 personnages qui se croisent, se chevauchent, s'entrechoquent, se télescopent ou s'ignorent. Qui tous ont leur part d'indocilité. L'énergie de la batterie fait écho au dynamisme de la comédienne, fait corps avec elle, dialogue, lui répond dans des improvisations parfois qui sont en osmose avec le texte. Les chorégraphies de Karine Briançon s'intègrent subtilement au jeu de la comédienne. Sans temps mort, dans un décor d'atelier de peintre en devenir, on découvre à coups d'incursion du passé dans un présent à la fois fragile et volontaire le combat d'une enfant devenue femme, d'une fille en admiration devant un père absent mais aimant, d'une enfant puis d'une adolescente qui ravale ses frustrations, tendue vers un seul but, d'une femme éprise de liberté.

L'écriture de Murielle Magelan et d'Audrey Dana est fine, précise. L'interprétation d'Audrey Dana nous prend par la main, par le cœur, par les tripes et nous emporte dans un tourbillon d'émotions. On rit, on subit, on vibre de colère retenue, on trépigne et s'impatiente, on suit cette jeune femme forte et fragile qui veut mettre de la couleur dans la vie des gens et vivre sa vie en couleur. En sortant de la salle on a une furieuse envie d'être une indocile.

Extrait


"Ce qu'ils sont, des indociles. Des marcheurs de côté. Des êtres qui échappent à la définition [...] Ils sont conventionnels puis ne le sont plus. Réactionnaires puis profondément ancrés dans leur époque[...] Ils dansent sur les fils de leurs émotions, et de leur intelligence, passant de l'un à l'autre quand on les attend ailleurs [...] Les indociles débordent. Calmement réfractaires. Rarement militants. Souvent discrets..."

Indociles écrit et mis en scène par Murielle Magellan et Audrey Dana, avec Audrey Dana, accompagnée à la batterie par Lucie Antunes, chorégraphie Karine Briançon


En bref : premier uppercut de la rentrée. La subtilité de sa plume de Murielle Magellan conjuguée à la sensibilité de la comédienne Audrey Dana (et inversement), accompagnée par l'énergie de la batteuse Lucie Antunes font de ce spectacle un moment d'émotion festive, intense, décalée et suscite une impulsion de révolte ou au moins une furieuse envie d'être une indocile

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
36 Rue des Mathurins 75008 Paris
Du 30 août au 18 novembre 2017
Du mardi au samedi à 19h00


Vu septembre 2017 - Théâtre des Mathurins

samedi 2 septembre 2017

LA RAFLE DU VEL D'HIV

LA FIN DE L'INNOCENCE
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16 Juillet 1942. Une date inscrite en rouge sang dans nos livres d'histoire. Dans un seul en scène d'une forte intensité dramatique Philippe Ogouz raconte la rafle du Vel d'Hiv telle que l'a vécu Maurice Rajsfus alors âgé de 14 ans.

LA FIN D'UN MONDE

"Hier c'était encore l'été". En ce mois de juillet 1942 Maurice Rajsfus a 14 ans. Collégien il vit modestement avec ses parents et sa sœur à Vincennes. Le bel âge. Pas encore adulte mais pas encore totalement sorti de l'enfance. L'âge de l'insouciance. Mais comme dit la chanson, d'autres gens en avaient décidé autrement. La rafle du 16 juillet 1942, la plus grande opération de ce genre pendant l'occupation, orchestrée par la police de Vichy, va transformer ce monde.

Ses souvenirs, Maurice Rajsfus les a regroupés en trois livres : "Opération Etoile Jaune", "La rafle du Vel d'Hiv" et "Chroniques d'un survivant". Il y raconte ces jours d'avant, la vie insouciante de l'adolescent dans un Vincennes où les rues s'appellent "Liberté", "Egalité" ou "Fraternité". Les amis, les professeurs dont on se moque avec une certaine bienveillance. L'image du Maréchal Pétain. Et puis cette étoile jaune que la France de Vichy impose aux juifs. Jusqu'à ce 16 juillet 1942 où le destin de 15.000 juifs de Paris et de sa banlieue, dont 5.000 enfants, bascule dans l'horreur.


DEVOIR DE MÉMOIRE

Philippe Ogouz adapte le récit de Maurice Rajsfus en un seul en scène qu'il a écrit, mis en scène, qu'il interprète, et dans lequel il mêle récit historique et données administratives factuelles. Cet événement, l'un des plus honteux et des plus monstrueux de l'histoire de France, il nous le fait vivre à travers les yeux d'un adolescent, rescapé miraculeusement de cette horreur. Les mots sont là, précis, cruels, dans toute la puissance dramatique de l'horreur vécue par le narrateur. Dans un espace vide, sous un méticuleux jeu de lumière mis au point par André Diot, Philippe Ogouz dialogue avec l'accordéon de Paul Predki qui lui répond, se fait parfois léger, souvent grave et de la lourdeur de plomb du drame qui nous est compté. L'émotion est là, sans fioritures, portée par la musique de l'accordéoniste.

"Les mots ne crient pas, ne chantent pas, ne mentent pas, ils disent".

La rafle du Vel d'Hiv, d'après l'oeuvre de Maurice Rajsfus, adaptée, mise en scène et interprétée par Philippe Ogouz, musique de Paul Predki

En bref : Avec cette adaptation qui met en avant le texte de Maurice Rajsfus Philippe Ogouz participe au devoir de mémoire. Un spectacle d'une très forte intensité dramatique.

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
7 Rue Véron 75018 Paris
Du 30 août au 11 novembre 2017
Du mercredi au samedi à 19h00

jeudi 31 août 2017

CHERI(E), CE SOIR ON VA AU THÉÂTRE !

MARRE DES PROGRAMMES TV ? 

ALLEZ AU THÉÂTRE !



Quand on a la chance d'avoir une offre de spectacles aussi large que celle de Paris (et de la région parisienne) on aurait tort de ne pas en profiter de temps en temps (ou régulièrement) pour changer les soirées en couple ou entre amis. Il est vrai que le cinéma offre aussi un large choix, mais le 7ème art étant plus présent sur les médias et les séances plus nombreuses (quoique) on hésite moins à se rendre dans une salle de théâtre pour une soirée. Pourtant le billet de cinéma est de plus en plus cher pour une qualité qui reste discutable. Alors pourquoi ne pas penser plus souvent au théâtre ? Je vous entends penser "parce que c'est élitiste" ou "je ne sais pas quoi aller voir" ou encore "je n'y connais rien". Essayons de chasser quelques idées reçues


Ce choix très large c'est aussi ce qui rebute parfois les gens que je croise et qui vont rarement ou jamais au théâtre. Comment choisir ? Où réserver ? Comment être sûr de ne pas se tromper ? Bon, réglons tout de suite la question du risque "d'erreur". Comme dans beaucoup de domaines, le risque zéro n'existe pas. S'il n'y a pas de recette pour écrire une chanson et en faire un film à succès, il n'y a pas non plus de recette pour garantir le succès d'une pièce de théâtre. Même les meilleurs peuvent se rater et faire un flop. Une fois que l'on a dit cela on reste avec les affiches vues dans le métro et les pages "spectacles" de votre magazine préféré (certainement peu étayées), et avec un gros doute qui donne envie d'abandonner l'idée pour se diriger vers le cinéma le plus proche. N'abandonnez-pas !  Voici quelques trucs pour trouver le spectacle qui vous fera passer une bonne soirée :

1 - Mais je n'y connais rien au théâtre !


Le théâtre ne se résume pas à Molière ou Racine. Il est d'une très grande diversité. La première chose à faire est de bien définir ce que vous avez envie d'aller voir : une comédie ? un classique ? un texte contemporain ? Un spectacle musical ? Un humoriste ? Le choix dépendra de l'humeur du moment. Et sachez que, hélas, les théâtres n'affichant pas tous "complet", même en vous décidant le jour même vous avez des chances de trouver des places. Appelez le théâtre où rendez-vous le jour même au kiosque Montparnasse ou à la Madeleine pour des billets à -50% pour le soir-même. 


2 - Je ne connais pas les acteurs ?


La tentation est grande de se raccrocher à une tête connue. Mais une tête d'affiche est-elle gage de succès ? Sachez que là réside certainement l'un des plus grands risques de déception et donc d'être dégoûté.e à vie du théâtre. Je vous invite à lire l'article "le syndrome de la tête d'affiche" publié par Aubalcon.fr il y a quelques mois et dont l'argumentaire (hélas) ne se démode pas. Ainsi savez-vous que Edmond, à l'affiche depuis septembre 2016 au Théâtre du Palais-Royal fait salle comble tous les soirs depuis un an sans une seule tête d'affiche dans sa distribution ? Quand à Emmanuel Noblet (photo ci-contre), il fait un carton plein partout où il passe depuis 3 ans. Comme quoi !


3 - Je ne sais pas où trouver des avis ?


Vous pouvez être tenté d'aller voir les avis de spectateurs sur un site spécialisé comme BilletReduc (le plus connu) ou Ticketac. Une lecture attentive des avis et des profils vous incitera peut-être à la prudence. Si votre moteur de recherche préféré ne vous mentionne pas Aubalcon.fr (ce dont je doute), je vous recommande d'aller vous promener sur les pages de ce site fait en toute indépendance par des passionnés de théâtre (et si je vous le recommande ce n'est pas seulement parce que j'y contribue un petit peu). Ici pas de modérateur qui supprime les critiques négatives. Ici ce sont des passionnés de théâtre et de spectacle vivant qui s'expriment librement. Ils vont au théâtre plusieurs fois par semaine et leurs avis sont argumentés. Vous apprendrez vite à les connaître et à repérer ceux dont les goûts se rapprochent le plus des vôtres.


3 - Le théâtre c'est pas pour moi !


Tout le monde trouve son bonheur au théâtre. Il s'adresse à tous les âges, toutes les couches de la société. Dans une salle on trouve des habitués mais aussi beaucoup de nouveaux venus. Suivez aussi la communauté des théâtreux. Sur les fauteuils rouges ou sur les réseaux sociaux (notamment sur twitter) Ils partagent leurs coups de cœur ou leurs déceptions dans des critweets de sortie de spectacle, débattent avec humour et bienveillance de ce qu'ils ont vu ou de leurs attentes. Une communauté  vivante tant sur la toile que dans la vraie vie, aussi diverse que l'offre parisienne, qui n'a qu'une envie : vous faire partager sa passion, et qui sera ravie de vous croiser avant ou après le spectacle pour échanger quelques mots. N'hésitez pas à les solliciter pour un conseil, ils adorent faire découvrir aux autres les spectacles qu'ils ont aimés. La liste n'est pas exhaustive mais vous en trouverez quelques-uns en cliquant ICI.

4 - Mais le théâtre c'est tard et c'est loin !


Les théâtres parisiens ont depuis longtemps diversifié leurs horaires. Vous voulez rentrer tôt ? De nombreuses salles proposent des spectacles à 19h. Vous préférez dîner avant de sortir ? Choisissez une représentation à 21h. Et le week-end il y a les matinées ...l'après-midi. Pourquoi ne pas finir le week-end sur un spectacle à 17h ? Enfin une pièce de théâtre dure généralement entre 1h et 2h soit autant qu'un film. Et avec le nombre de salles à Paris et en région parisienne ce serait bien le diable qu'il n'y en ai pas une près de chez vous. Vous habitez en banlieue : il y a une multitude de salles qui proposent à des tarifs très attractifs des spectacles de qualité, y compris les succès parisiens qui sont en tournée. Pensez à consulter les affichages de vos villes.

5 - Le théâtre c'est cher !


Certes certains abusent un peu et vous remarquerez vite que lorsque la tête d'affiche est là le prix grimpe vers les sommets. Les formules se multiplient pour faciliter l'accès pour tous : les tarifs jeunes (-26 ans) à 10€ pour les Théâtres Parisiens Associés, site qui propose également de nombreuses promotions tout au long de l'année(1er aux premières et autres). Certaines salles comme Le Poche Montparnasse, l'Essaion ou le Lucernaire proposent des cartes ou des pass qui mettent la place de théâtre à un prix à peine plus cher qu'une place de cinéma. Les théâtres eux-mêmes proposent souvent des prix compétitifs par rapport aux billetteries grossistes. Et souvent nul besoin de se rendre au guichet du théâtre pour réserver et choisir sa place : tout est accessible sur les sites internet et/ou par téléphone. Alors consultez-les avant de réserver. Et pensez à votre Comité d'Entreprise si vous avez la chance d'en avoir un. Il a certainement des choses à vous proposer pour réduire votre budget théâtre.


6 - Ça serait mieux s'il y avait une bande-annonce !



Vous les trouverez sur les sites des salles ou en tapant le nom du spectacle dans votre moteur de recherche. A manipuler avec précaution néanmoins. Depuis la disparition de "Au théâtre ce soir" l'art de filmer le théâtre s'est un peu perdu et certaines bandes-annonces peuvent être trompeuses. Rien ne vaut l'émotion ressenti dans la salle.



Conclusion

S'il y a un domaine où le bouche-à-oreille est roi c'est bien celui du théâtre. Soyez curieux ! Promenez-vous sur les sites internet des théâtres, sur les blogs. Parlez autour de vous des spectacles que vous aurez vus ou que vous envisagez de voir. Peut-être serez-vous surpris de découvrir d'autres amateurs autour de vous. Le théâtre se partage : allez-y avec des amis, avec vos enfants. Osez sortir des sentiers battus. Ne vous fiez pas à une belle affiche. Laissez-vous guider par votre instinct. Vous aurez peut-être parfois des déceptions mais avec le temps vos goûts s'affineront. Vous aurez plaisir à suivre un.e metteur.e en scène, un auteur / une autrice, un.e comédien.ne. Et surtout le théâtre vous procurera des émotions uniques. Il a tout à donner et convient à tous. Osez le théâtre !

Il ne me reste qu'à vous souhaiter de belles soirées dans les théâtres parisiens ou ailleurs. Et si vous cherchez des idées pour les prochaines semaines je vous renvoie à cet article.

Et n'oubliez pas

Pour que vive le spectacle vivant allez au théâtre
(et au cirque)


Bons spectacles à tous

OZEZ LE THEATRE! 
IL A TANT A VOUS OFFRIR


dimanche 27 août 2017

SAIGON

FRESQUE SENTIMENTALE ET HISTORIQUE
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SAIGON, ville mystérieuse. Caroline Guiela Nguyen nous emmène à la rencontre de deux époques, de deux peuples, à la croisée de l'Histoire et des destins individuels, dans une fresque sentimentale et historique. Émouvant.

MYSTÉRIEUSE INDOCHINE

De l'Indochine je ne connais finalement pas grand-chose. Il y a le très beau film de Régis Varnier avec Catherine Deneuve, "L'Amant" de Marguerite Duras, cet oncle qui avait "fait l'Indochine" mais jamais n'en parlait, comme une tache honteuse et indélébile sur sa vie, et ce pays exotique où se situent les racines d'une ex-collègue mais sur lequel elle aussi gardait un voile pudique. Parce que ce n'est pas non plus dans les manuels de mes cours d'histoire du lycée qu'il en était question. C'est avec tout cela en tête que j'abordais le spectacle de Caroline Guiela Nguyen. La metteuse en scène de 36 ans nous raconte deux pans de l'histoire : Saïgon 1956, la fin d'une époque, la route de l'exil pour certains, et Paris 1996, date d'un retour qui est enfin possible pour ces Viet Kieu. Entre-temps l'Indochine est devenue le Vietnam, Saïgon est devenue Ho Chi Min Ville, le napalm a imprimé d'autres images dans les esprits, mais là n'est pas le propos de la dramaturge franco-vietnamienne.

SAÏGON 1956 - PARIS 1996

Nous sommes dans le restaurant de Marie-Antoinette. Un restaurant vietnamien comme il en existe tant en France. La scène, un décor empreint de nostalgie, se prête avec réussite aux allers-retours entre ses deux dates, celle du départ et celle du retour, les confondant parfois dans un glissement très cinématographique. Marie-Antoinette (la délicieuse Anh Tran Nghia), la maîtresse des lieux à la joviale bonhomie accueille une clientèle fidèle. D'une époque à l'autre on retrouve les rires et les larmes, les jeunes et les vieux, les séparations et les retrouvailles, les drames du pays et les cassures individuelles. Comédiens français et vietnamiens se côtoient dans ces deux univers temporels. Il y a des chants nostalgiques, des non-dits, des éclats de voix, et beaucoup de solitude et de tristesse retenue.

"Car c'est ainsi que se racontent les histoires au Vietnam, avec beaucoup de larmes"


AU PLUS PROFOND DE L'INTIME

Au travers ces tranches de vie de Viet Kieu (Vietnamiens de l'étranger) Caroline Guiela Nguyen livre avec beaucoup de pudeur les douleurs héritées de l'Histoire, celle de l'exil forcé, des difficultés à être accepté dans ce Paris du XIIIe arrondissement, de la violence faite aux générations métisses par leur pays d'accueil ou par le silence des aînés, de l'espoir d'un retour, du temps perdu que l'on ne rattrape plus. Des émotions authentiques fruit des récits recueillis par la dramaturge à Ho Chi Min Ville et à Paris.

La metteuse en scène ne s'attarde pas sur la fin du colonialisme. Ce qui l’intéresse c'est l'humain, l'âme et le cœur de ces oubliés de l'Histoire. Comme le ressenti d'Antoine (Pierric Plathier), fils d'une vietnamienne et d'un français, parti enfant de Saïgon et qui ne parle pas la langue de sa mère que cette dernière n'a pas voulu lui apprendre. De la difficulté de la transmission lorsque le souvenir du pays est trop douloureux. Les comédiens des deux nationalités sont empreints de cette douleur pudique et intériorisée, de cette nostalgie qui dévore de l'intérieur. Leur justesse de jeu nous touche au cœur. On touche à l'âme d'un peuple docile, pudique, blessé, qui ne s'épanche par sur ses états d'âme et n'étale pas ses sentiments. Antoine est l'image de la croisée de ces cultures : incompris de l'une comme de l'autre, seul avec le vide que l'Histoire a créé dans les vies de ces êtres déracinés, fantômes émouvants d'une époque révolue. Le récit s'étire, parfois un peu trop, et on regrette parfois que les personnalités ne soient pas toutes plus approfondies, mais on repart ému à défaut d'être bouleversé, avec en soi un fragment de cette tragédie franco-vietnamienne.

En bref : une fresque historique toute en pudeur, marquée par une forte nostalgie et une émotion contenue. Entre rires et larmes un pan d'histoire et des tranches de vie émouvantes qui nous plongent au cœur de l'âme d'un peuple blessé, écartelé entre deux cultures. Un très beau moment de théâtre qui tire peut-être trop sur le sentimentalisme ou le mélodrame pour en faire un spectacle complètement bouleversant.

Saïgon de Caroline Guiela Nguyen, avec Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Truc Ly Huyng, Hoang Son Lé, Phù Hau Nguyen, My Chau Nguyen thi, Pierric Plathier, Thi Thanh Thu To, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghuia

C'EST OU ? C'EST QUAND ?
Odéon - Ateliers Berthier
Boulevard Berthier 75017 Paris
Du 12 janvier au 10 février 2018
Durée 3h45 y compris entracte
Spectacle en français et vietnamien surtitré en français



Vu au Festival d'Avignon - Gymnase du Lycée Aubanel - Juillet 2017

Crédit photo @Christophe Raynaud de Lage
Crédit Vidéo @Ronan